MEDIACTU JUILLET / AOÛT

 

Les pluies du mois d’août sont remplacées par les brumes de septembre. L’été n’est plus qu’un lointain souvenir, une illusion peut-être…

 

Quatre mots sont écrits – plus ou moins maladroitement, avec plus ou moins d’enthousiasme ou de résignation – sur beaucoup de tableaux noirs, blancs, verts, interactifs : « C’est la rentrée ». Certains s’en réjouissent, d’autres beaucoup moins. Mais, en tout cas, on ne peut guère dire que ces vacances furent calmes, détendues, épanouies.

 

Et pour les médias, elles furent pour le moins chargées… Fin du Mondial de foot, Tour de France, Formule 1, festivals musicaux qui se sont démultipliés, formation des gouvernements fédéral, régionaux, communautaires, ou remaniement comme en France. Mais surtout le cercle infernal et ses décomptes macabres : Irak, Syrie, Gaza, Mali, Ukraine, Lampedusa, et un horizon qui reste désespérément bouché…

 

Alors, la rentrée nous réserve peut-être des infos moins sombres, voire même une éclaircie. Elle nous permet en tout cas de retrouver nos balises et nos petits défis quotidiens…

 

Ainsi, nous avons eu le plaisir, en cette fin du mois d’août, de participer à l’Université d’été du CIFEN. Pour rappel, ça se passe à l’Université de Liège et le CIFEN est le Centre interfacultaire de formation des enseignants. Le thème de la journée : les outils didactiques en lien avec la problématique de l’inégalité. D’entrée de jeu, on précise que ces outils didactiques couvrent un large éventail d’auxiliaires d’apprentissage, des différents types de tableaux aux manuels scolaires, des notes de cours (prises par les étudiants ou distribuées par leurs enseignants) aux tablettes et aux plate-formes numériques. Toute la communauté éducative est, en fait, concernée par la thématique choisie. Quant aux inégalités mises en relation avec les supports didactiques, elles concernent effectivement les écoles et leur équipement, les enseignants qui intègrent plus ou moins efficacement ces outils à leur pédagogie quotidienne, les familles attentives ou non à renforcer et à compléter l’action de l’école, et forcément les élèves eux-mêmes dans leur capacité de tirer un maximum de profit des auxiliaires en question. On parlera donc des caractéristiques de ces outils, de leur apport réel aux processus d’apprentissage, des changements induits dans les relations profs-étudiants et des risques de renforcer certaines inégalités.

 

C’est Serge Tisseron, que nous connaissons et apprécions dans le monde de l’éducation aux médias, qui a fort brillamment ébauché le cadre dans lequel cette journée allait se dérouler.

 

Avec l’introduction du numérique, c’est un état d’esprit qui change. L’individualisme, souvent prôné par les générations précédentes, se voit remplacé par l’esprit de controverse et par un sens de la collaboration qui doit aussi s’imposer à l’école. C’est une nouvelle culture qui doit progressivement s’installer. Elle va influencer la relation aux apprentissages, le fonctionnement psychique de chacun des acteurs, elle va induire une révolution des liens sociaux.

 

En toile de fond, deux modes de pensée vont co-habiter, celui qui émane du livre et celui qui est induit par les écrans. Il ne s’agit aucunement ici d’une opposition, mais bien d’une complémentarité, voire d’un métissage. La culture du livre, par définition, est une (un livre, un auteur, un lecteur), celle de l’écran est multiple, il y a bien des écrans, des spectateurs, des créateurs, etc. Le livre développe une culture verticale, celle des écrans est horizontale. Le livre favorise une pensée linéaire, une mémoire événementielle, une construction narrative fondée sur la temporalité, tandis que les écrans génèrent une pensée spatialisée, une mémoire de travail et des apprentissages par changements de stratégies. On y trouve aussi une construction narrative mais celle-ci repose sur les analogies et les contiguïtés. Mais aucune opposition donc, et déjà dans les manuscrits du Moyen Age, les textes cohabitaient avec les enluminures, le linéaire avec le spatialisé.

 

Les écrans, néanmoins, privilégient les formes non verbales, les images, le sensorimoteur dans la symbolisation ou la communication ; une forme de sociabilité aussi qui se caractérise par un désir d’extimité, l’expression des expériences intimes, la reconnaissance par les pairs. Les écrans favorisent également la capacité de faire face à l’imprévisible, c’est pourquoi l’accompagnement dans l’acquisition de la maîtrise des outils y est essentiel. Ceci implique un encouragement au travail collaboratif et à une alternance entre travail individuel et travail de groupe conduisant au concept de « classe inversée ». Cette nouvelle culture suppose aussi une reformulation des savoirs et souligne l’importance d’un entraînement aux articulations logiques dans la construction du discours. Il faut ré-apprendre à croiser les ressources, mais il faut surtout entraîner l’élève à une plus grande cohérence dans le passage du visuel au narratif, l’entraîner aux enchaînements qui lui permettent de construire une navigation en maîtrisant les repères narratifs et en les intériorisant.

 

La nouvelle relation aux apprentissages repose, bien sûr, sur la maîtrise des machines, sur ce passage du visuel au narratif, mais aussi sur la fabrication d’objets multimédias associant texte, image fixe, image animée, mise en page. Et ces productions numériques des élèves méritent d’être encouragées, il y a ici pour eux une véritable créativité à développer. On en a d’ailleurs un témoignage convaincant dans l’élaboration d’une webTV à l’école…

 

La culture des écrans est aussi synonyme d’une nouvelle relation à l’identité. C’est pourquoi il importe, par exemple, d’encourager les controverses entre élèves, la défense de points de vue opposés, les jeux de rôle. Il est essentiel aussi d’intégrer dans l’univers scolaire les outils dont les enfants disposent, comme leur téléphone mobile, une manière de créer une plus grande complicité mais aussi une motivation réelle.

 

Le partage de l’info, sans que celle-ci soit dénaturée, est aussi important ; il devrait pouvoir aboutir à des activités pédagogiques qui viennent nourrir le site de l’école avec des productions d’élèves, même – ajoute Tisseron – si celles-ci sont problématiques.

 

En conclusion, il importe que les enfants soient à l’aise, à la fois avec la pensée visuo-spatiale et la pensée narrative, et cette fréquentation active des deux est certainement un gage de réduction des inégalités.

 

Un exposé qui fait constamment référence aux nombreux ouvrages que Tisseron a consacrés à cette double culture du livre et des écrans et qui a fort bien balisé la réflexion qui s’est développée dans les autres interventions du matin et dans les ateliers de l’après-midi.

 

Nous avons également apprécié l’exposé de Catherine Delarue-Breton, maître de conférence en Science du langage à l’Université de Paris, qui s’est attachée à montrer comment les élèves réagissent de manière différenciée aux nouveaux supports et ceci en lien avec leur mode de socialisation familiale. Elle a puisé ses illustrations dans les cours de littérature, d’histoire et de sciences, en insistant notamment sur le concept de construction des inégalités scolaires au départ de facteurs sociaux mais aussi de facteurs et dispositifs scolaires. La co-construction des inégalités scolaires repose souvent sur des pratiques et dispositifs du discours pédagogique, variables d’un enseignant à l’autre, d’un contexte à l’autre, et qui ont des effets positifs sur certains élèves et négatifs sur d’autres.

 

Dans cette optique, les supports d’apprentissage scolaire ne sont pas directement mis en cause mais bien leur usage, et c’est sur ce terrain que la réflexion va se développer. En se focalisant, par exemple, sur l’élaboration de supports composites. Ces supports sont assez discontinus dans leur structure, les modules sont non-hiérarchisés, ils sont fondés sur une alternance d’images et de textes. Ils impliquent donc une hétérogénéité sémiotique, discursive, mais aussi une diversité dans les savoirs convoqués, tantôt savants, tantôt empiriques.

 

Ces ensembles génèrent, de la part des élèves, des « déambulations différenciées », soit des mouvements de va-et-vient entre le monde objectif et l’univers subjectif de l’élève ; ce va-et-vient contribue à reconfigurer les savoirs, ses modalités sont variables selon les individus et socialement typées. Ainsi, on passe d’une vision plus fragmentaire chez les élèves défavorisés à une vision globale chez les autres. Il faut, par conséquent, que les supports décomposés soient pensés à l’origine en termes de recomposition, que les enjeux discursifs soient rendus très clairs et que des synthèses soient prévues.

 

Deux autres interventions ont respectivement mis en évidence la manière dont les enseignants se saisissent des outils didactiques en classe maternelle, ainsi que les pratiques tabulaires dans la construction du savoir en classe d’histoire.

 

Les ateliers de l’après-midi, au nombre de trois, portaient sur les manuels scolaires, le tableau noir et les supports conçus par l’enseignant, les supports numériques. C’est à ce dernier que nous avons participé, il était animé par nos deux collègues Emmanuel Chapeau et Thomas Jungblut, du service de didactique des Arts du Spectacle.

 

Un atelier étayé par un ensemble d’illustrations puisé dans la pratique des deux animateurs, notamment l’élaboration d’une webTV pour une école secondaire, la constitution d’un corpus « composite » sur le BD reportage pour une classe d’arts d’expression, une analyse comparative de ressources médiatiques en relation avec l’évocation d’un événement, etc…

TBI, tablettes, plate-formes numériques, sont devenus des outils essentiels dans la nouvelle scénographie scolaire et dans notre ingénierie didactique. L’atelier a engagé une réflexion sur leurs relations et sur la question posée en début de journée : l’inégalité scolaire dans les apprentissages.

 

Si, comme Michel Serres l’a déclaré, le numérique est bien la plus extraordinaire externalisation de nos fonctions intellectuelles, il devient ainsi une opportunité à saisir pour que nos élèves aient « une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine ». Mais si l’adage de Montesquieu semble être un objectif admis par tous les enseignants présents à l’atelier, les moyens et stratégies mises en œuvre par l’école numérique ne semblent pas encore faire l’unanimité parmi les participants, de sorte qu’un atelier sur les nouveaux supports semble toujours s’apparenter à un véritable plaidoyer plus qu’à un débat serein sur les vertus pédagogiques des nouveaux outils mis à notre disposition. Les inégalités se situeraient-elles surtout au niveau des enseignants ?

 

M. Cl.

   


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