MEDIACTU – AVRIL 2014

 

Les médias en campagne. Par définition, les périodes pré-électorales sont saluées par les médias, qui ne se privent pas de publier les interviews des candidats, d’organiser tables-rondes, de multiplier sondages, baromètres et anecdotes. Bref, un rédactionnel qui ne se fait pas prier. C’est vrai pour la presse écrite et en ligne, pour la télévision et ses reportages de meetings, d’inaugurations, de congrès, de remises de trophées, etc. Les réseaux sociaux ne sont pas en reste, les médias plus traditionnels non plus. Ainsi, les affiches électorales viennent nous rappeler que le média est toujours d’attaque. Il s’invite sur nos façades, dans nos prairies et le long de nos « départementales », surtout lorsqu’une course cycliste y est programmée. Histoire de faire d’une pierre deux coups, puisqu’on passera aussi sur le petit écran… Et l’affiche se prête bien à ce genre de dissémination en essayant de nous convaincre de donner notre voix aux heureux candidats ; ils sont tout sourire et parfois même franchement hilares, indifférents aussi à cette interpellation lancée par la jolie Penelope sur sa propre affiche, « What did you expect ? »… Presse d’info, TV, affiches, pub toutes boîtes, se portent à merveille en attendant le 25 mai. Ensuite, les médias tireront les leçons qui s’imposent au lendemain du scrutin, dans l’attente de la constitution des prochaines équipes dirigeantes. Comme le scrutin est triple, le rédactionnel est bien assuré.

 

Mais le mois d’avril médiatique n’a pas donné l’exclusivité aux préparatifs de l’ « élection de tous les dangers »… le cinéma poursuit sur sa lancée avec une nouvelle moisson de festivals, à commencer par la sixième édition de Millenium, le Festival international du film documentaire, qui nous propose une cinquantaine de films (sur 800 titres envoyés du monde entier). Trois thèmes ont été mis à l’ordre du jour : l’influence des médias sur notre comportement (!), la musique et les rapports Nord-Sud, tous thèmes qui insistent sur la valeur humaine de l’autre dans sa complexité. Le festival a consacré une place privilégiée au web-documentaire. David Dufresne, auteur de web-docs, nous rappelle qu’il s’agit là d’un genre très créatif susceptible de renouveler le langage cinématographique, car le spectateur est ici au centre du récit et il contribuera à l’organiser et à lui donner sens et vie. L’interactivité est ici au centre de la création et elle contribue à délinéariser la démarche narrative, par l’échange et le partage notamment. Pourquoi ne pas envisager d’ailleurs d’introduire le web-doc comme projet éducatif dans notre enseignement ?

 

Mais avec la fin avril, le BIFF a également éteint ses projecteurs. Le Festival du Film Fantastique a réussi, une fois encore, à faire frissonner un public nombreux avec ses zombies, ses sorcières,… Sachez encore que le prix du public et le Corbeau d’Or ont été précisément attribués aux « Sorcières de Zugarramurdi » du réalisateur espagnol Alex de la Iglesia.

 

Mais tout ceci s’éclipse déjà avec les premières infos sur le Festival de Cannes, qui se précise déjà en ligne d’horizon, avec un focus tout particulier sur la présence de la délégation belge. Celle-ci sera menée par Luc et Jean-Pierre Dardenne, qui y présentent « Deux jours, une nuit », avec l’espoir d’une troisième Palme d’Or. Ils y figurent aussi comme producteurs du dernier Ken Loach, « Jimmy’s Hall ». Toute une «  cuvée » qui s’annonce prometteuse avec un jury présidé par la réalisatrice néo-zélandaise Jane Campion, qui décernera ses récompenses le 24 mai.

 

Nous voulons accrocher à ce Médiactu avril la journée qui s’est déroulée le 25 avril à Saint-Vaast et était consacrée à la presse sportive, une manifestation de moindre ampleur, il est vrai, mais qui peut venir nourrir la pratique de nos collègues désireux d’intégrer la presse d’info dans leur pratique pédagogique.

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Le sport dans les médias

 

Depuis quelques années déjà, les trois centres de ressources en EAM, le CSEM, les Journaux Francophones Belges et l’Association des Journalistes Professionnels, programment des journées thématiques sur la presse à l’intention des profs-relais de l’opération « Ouvrir mon quotidien ». Il y eut ainsi notamment : le droit et devoir d’informer, le respect de la personne, presse écrite et presse en ligne,… Cette fois, le choix s’était arrêté sur la presse sportive. Certains la considèrent comme un parent pauvre de la presse d’info et, à vrai dire, peu nombreux sont les collègues qui l’exploitent en classe. Cependant, il apparaît que lorsque les jeunes lisent la presse, c’est à elle qu’ils accordent leurs faveurs… Alors, l’avant-veille de Liège-Bastogne-Liège, et à quelques encablures de la Coupe du Monde de foot, pourquoi ne pas s’y risquer ? D’autant que la presse sportive est une entrée comme une autre vers l’info. Elle est d’ailleurs assez perméable à la « grande » info socio-politique. Que retient-on, par exemple, des J.O. comme images fortes ? Le poing fermé des athlètes noirs américains au moment où ils se trouvent sur le podium, l’attentat terroriste contre Israël, pour ne même pas citer les J.O. de Berlin orchestrés par le nazisme naissant.

 

Le premier journaliste à intervenir est Gilles Goetghebuer avec le thème « Mythologies du sport dans les médias ». Il est rédacteur en chef de la revue « Sport et Vie » et de « Zatopek » et entame son allocution en insistant sur le fait que le journalisme sportif est généralement beaucoup plus soucieux de la forme que du fond ou de la rigueur des faits. Il importe de créer des légendes et de les raconter comme des chansons de geste ou des sagas… Mais il importe aussi de ne pas oublier que les manifestations sportives sont presque toujours dépendantes de la presse. L’exemple le plus significatif est évidemment le Tour de France et le journal « L’Equipe ». La presse – surtout audiovisuelle – en arrive d’ailleurs parfois à changer les règles sportives pour mieux maîtriser les horaires de captation et de diffusion des manifestations. Cette dépendance explique un certain nombre de choses : la promiscuité très forte entre journalistes et sport, les relations étroites qui se nouent entre journalistes et sportifs – ce qui redouble la pression sur les premiers – mais aussi la culture même du journalisme sportif, car beaucoup de journalistes sont ou ont été eux-mêmes des sportifs ou, à défaut, d’ardents supporters. Ainsi, il y a toujours de bonnes raisons pour excuser un échec ou glorifier un athlète. Le dopage, par exemple, a été un sujet tabou pendant des années, alors que l’on savait... Et il a fallu attendre la loi de 1968 qui l’interdit pour que les langues se délient, au-delà de la proximité, voire de la complicité.

 

Et puis, nous dit aussi Goetghebuer, il y a eu toute l’action de Pierre de Coubertin, dès 1892, qui veut rénover les jeux et leur donner une vocation internationale. Il faut vendre l’idée de ces premiers jeux qui auront lieu en 1898. Et ici, va se créer toute une mythologie du sport, qui va puiser ses racines dans les Jeux de l’Antiquité. On n’hésitera pas alors à aller à la recherche de toute une symbolique qu’on va moderniser ou créer sans trop de scrupules. La flamme olympique, les anneaux, les médailles,… La plupart des disciplines olympiques sont également inventées et plus ou moins codifiées. Toute cette mythologie se met rapidement en place dans les trois premières décennies du 20e siècle et les motivations géopolitiques ne sont évidemment pas étrangères à cette recréation. Il ne s’agit donc pas de traditions héritées de l’Antiquité. Et c’est également vrai pour le marathon, la trêve olympique, le concept de « record », ou encore celui d’ « amateurisme »… Ainsi, le sport de l’ère moderne, dans ses manifestations les plus spectaculaires, repose sur la tromperie… et peut hypothéquer une volonté de massification du sport, à laquelle peut effectivement s’opposer le mythe du coureur victorieux ou du joueur de football richissime. Mais le sport peut aussi se développer en dehors de ces « locomotives » encensées par la presse.

 

Et ceci reste la thèse de notre intervenant qui, dans ses revues, prône le sport comme ouverture sur des problématiques médicales, alimentaires, écologiques ou politiques (et le titre de son magazine « Zatopek » en est une affirmation).

 

Il faut admettre que Gilles Goetghebuer fait un peu figure d’ovni dans un monde où la liberté de ton n’est pas toujours prisée par tous et où l’hypocrisie peut prendre le pas sur une relation honnête des faits.

 

Dominique Delhalle, de la RTBF, prend le relai sur le thème « Connivence, émotion, information… les langages du sport ».

 

Pour lui, le journaliste sportif reste un être à part dans beaucoup de rédactions, et il n’a pas toujours été bien perçu par ses confrères, même si aujourd’hui il est bien un journaliste à part entière. Ses articles et commentaires font partie de l’info, mais il a fallu attendre 1920 pour qu’il en soit ainsi. N’oublions pas que le reportage en direct – qui est au cœur du journalisme sportif – impliquait que suivent les moyens de transmission et de diffusion. A l’INR, ce fut seulement en 1930 qu’on proposa les premiers reportages radio, avec des compilations. On se méfiait d’ailleurs des directs du journalisme sportif à cause d’éventuels débordements. En plus, le direct marque bien la différence avec le travail habituel des autres journalistes.

 

Une bonne part de son intervention est consacrée à Luc Varenne, qui a fait vibrer toute une génération, en créant notamment la légende de Merckx, le cannibale invincible du cyclisme. Et Delhalle rejoint bien ici l’argumentation de Goetghebuer : en journalisme sportif, la forme importe plus que le fond et l’émotion prend le pas sur l’information. Un danger ? Peut-être, encore que les « chers auditeurs » s’étaient forgé une raison. Mais la grande période de Luc Varenne correspond au début des années 70. Peut-on encore imaginer aujourd’hui ce style de reportage, où tout est « dantesque », « inouï », « sublime » ? L’info est effectivement limitée sur le plan sportif, mais on reste à l’écoute quelle que soit l’exagération. On s’oriente plus aujourd’hui vers la description, parfois aussi vers l’analyse. Répétons-le cependant, le reportage sur le terrain est sans décalage, sans prise de recul, sans temps de réflexion. Une question alors se pose : jusqu’où peut-on aller dans ce côté partisan ? Que dire aussi pour meubler les inévitables temps morts ? Faire de l’info extra-sportive, du tourisme,… ?

 

Delhalle n’hésite pas à évoquer non plus le lobbying qui est fait à l’égard des journalistes sportifs, les pressions, les chantages… Quelle influence les articles de presse ont-ils sur les sportifs et sur le monde sportif ? Quel est le rôle du marketing dans une discipline déjà médiatisée ? Quelle est l’influence des contrats d’exclusivité sur les sportifs, mais aussi sur les journalistes qui relaient leurs exploits éventuels ? Enorme.

 

Delhalle se penche aussi sur les aspects sociaux et économiques qui doivent être évoqués et même abordés, à défaut de prendre le pas sur l’info sportive. Les Diables Rouges au Brésil, ce n’est évidemment pas que du sport, des résultats, des classements. Il y a des ouvertures possibles et obligatoires à partir du sport.

 

Après chaque intervention, il y eut débat. Parmi les remarques et questions, on souligne notamment que la rédaction sportive est la seule à travailler les week-ends et pendant les vacances pour rendre compte au mieux des événements sportifs. De « vrais » journalistes donc qui acceptent les circonstances et les dépassent… Certains se plaignent que les journalistes sportifs ont un peu trop tendance à s’adresser aux seuls initiés, les sportifs donnent l’impression trop souvent de parler aux seuls sportifs, ce qui décourage un peu les néophytes et autres amateurs. Mais les avis restent ici partagés car on trouve aussi ce « défaut » en économie et en politique, où il faut également disposer de « prérequis ». On mentionne aussi la difficulté de passer d’un reportage de terrain à son intégration au sein du journal. On évoque les infos à privilégier selon le média. Ainsi, les tableaux de résultats sont lourds à faire passer en TV et beaucoup moins en presse écrite. Mais, au total, les reportages sportifs ont apporté un «ton » aux infos, surtout en radio, comme la nécessité de la description, l’approche des acteurs plus que des institutions, la présence de consultants, etc.

 

C’est avec Anne-Claire Orban (Media Animation et IHECS) que l’on entame les travaux de l’après-midi. Elle nous présente le projet MARS, qui vise à la diversité dans le journalisme sportif ; un projet qui concerne tout à la fois les professionnels de l’info, les managers et responsables, les formateurs en journalisme et EAM. Il faut savoir, en introduction, qu’il n’y a que 30 % de femmes parmi nos journalistes et qu’en presse sportive, elles sont particulièrement rares. Cette disproportion n’exclut pas un certain machisme et implique pas mal de stéréotypes dans la profession. La question, cependant, reste complexe car l’identité est multiple. Mais quoi qu’il en soit, ce concept de diversité doit être intégré dans la formation des journalistes, qui contribuent très largement dans leurs articles à la co-construction du sens social. Trop souvent, on se limite à la compétition, à ses acteurs, à ses résultats. Mais il est difficile de se départir du recours aux stéréotypes car ils sont (hélas) nécessaires au récit médiatique, souvent confronté à l’obligation de toucher un large public rapidement, c’est-à-dire sans trop de nuances…

 

Vient ensuite une table ronde qui réunit trois journalistes de la discipline : Thomas Busiau (Le Soir), Frédérique Thiébault (No Télé) et John Baete (Sport.be). Les principales questions qui seront abordées par nos trois journalistes et la salle : en quoi la presse sportive nourrit-elle la peopolisation en entrant (trop souvent) dans la vie privée des vedettes du sport ? Mais, dès lors que le sport professionnel est devenu un spectacle, comment pourrait-il en être autrement… Le respect du sport et de son idéal impliquent le respect de la vie privée, répondent en chœur les trois journalistes. On évoquera aussi la question d’une collusion entre le statut de journaliste et son implication dans un club avec les conflits d’intérêt que ceci suppose, par exemple avec le jeu de l’intoxication médiatique qui fait monter le prix d’un joueur. Mais d’autres questions se bousculent… telles que : comment donner une dimension sportive à une activité de loisir ou au sport pour tous ? On perçoit ici la chance des médias régionaux comme une TV de proximité (No Télé), moins sujette aux pressions du milieu. Autres questions : l’exploit doit-il faire partie obligatoirement de l’info sportive ? Quelle est la place des jeunes « ordinaires » dans la pratique des sports relayée par les médias ? Quelle est l’incidence de la situation politique que nous connaissons en Belgique sur les commentaires sportifs des matchs de foot ? Quelle différence entre presse quotidienne et magazine dans l’info sportive ? Pour occulter ou pas ce qui se passe autour des stades…

 

On le voit, des questions intéressantes souvent, mais aussi anecdotiques et plus discutables, compte tenu des objectifs poursuivis par une journée comme celle-ci… car on en arrive très vite aux coulisses de la presse sportive et à l’extra-sportif.

 

Enfin, ACMJ clôture la journée avec des pistes pédagogiques pratiques, en faisant la synthèse de réactions de la salle consignées lors des différentes interventions sur une tablette qui a circulé parmi le public. On aborde ici la pertinence de l’info sportive à l’école et un certain nombre d’activités qu’un enseignant pourrait développer avec ses élèves, au-delà des seules infos factuelles dont la presse sportive se fait peut-être un peu trop souvent le relai…

 

Dans l’ensemble, une journée riche en échanges, qui aurait pu attirer un peu plus de collègues et susciter un peu plus d’intérêt. Mais nous pensons que l’initiative mérite de ne pas être abandonnée. D’ailleurs, pour l’année prochaine, pourquoi pas une journée consacrée à la presse scientifique, qui pourrait attirer peut-être des collègues plus nombreux et se déroulerait à Tihange fin janvier ?

 

M. Cl.

   


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