MEDIACTU – Mai 2013

 

Médiatiquement, et parfois même cinématographiquement, le Festival de Cannes monopolise l’attention. Ce fut le cas cette année, avec sa 66ème édition. Depuis longtemps, on savait que le jury serait présidé par Steven Spielberg, 66 ans, déclarant il y a peu : « Nous ne parlons pas la même langue mais avons un langage commun qui est le cinéma ». Place donc à la célébration du cinéma… Depuis longtemps aussi, on savait qu’il y aurait en compétition sept films français : Ozon, Despléchin, Amalric, Kechiche, sans compter le premier film français du réalisateur iranien Asghar Farhadi « Le passé ». Bref, un festival assez hexagonal, avec un savant mélange de classiques et de découvertes, 19 films pour une Palme d’Or. On eut droit à la traditionnelle ouverture de paillettes et glamour, emmenée par Audrey Tautou, maîtresse de cérémonie, aux côtés de Nicole Kidman et d’un Léonardo di Caprio venu présenter « Gatsby, le magnifique », adaptation de Scott Fitzgerald « Un écrit d’une telle qualité que ça rend tout le processus beaucoup plus fascinant », déclare l’acteur. Amusant de redécouvrir ainsi un chef d’œuvre littéraire écrit en 1925, la grande Dépression n’avait pas encore sévi et tous les itinéraires pouvaient alors aboutir au faste et à l’opulence. Chacun pouvait espérer devenir un Rockfeler à l’aube d’un nouveau monde… Une œuvre de choix pour ouvrir cette grande fête mondaine qu’est le Festival. Un film à grand spectacle, sans plus, mais qui donne bien le ton à une représentation que l’on peut se faire du cinéma. Le rêve inaccessible y est, tôt ou tard, synonyme de cruelle désillusion, une forme de schizophrénie qui ne cesse cependant d’attirer, de fasciner… Son seul mérite, peut-être, c’est que l’on peut désormais apercevoir le roman du grand écrivain américain en vitrine des « bonnes » et « moins bonnes » librairies. Pour le reste, le tapis rouge a accueilli les starlettes, les comédiens, les auteurs, les acteurs connus et heureux de l’être, et tous ceux qui aimeraient le devenir. Quant aux écrans du « plus grand festival du monde », ils ont accueilli une cinématographie en phase avec nos problèmes quotidiens, avec l’exception culturelle, avec les libertés les plus élémentaires. Cannes a été ce qu’il représente pour beaucoup, une conjugaison de l’humain, du commercial et de l’artistique. Et en bout de course ? Une sélection appréciée couronnée par « La vie d’Adèle » d’Abdellatif Kechiche, cinéaste français d’origine tunisienne. Virtuosité, intensité et audace pour défendre la complexité des rapports de couple.

Si l’on effectue un zoom arrière sur la manifestation, on peut trouver quelque plaisir et pas mal d’intérêt en la recadrant dans son évolution et ses nombreuses mutations tant festives qu’artistiques. C’est pourquoi nous voulons attirer votre attention sur quelques ouvrages qui sont consacrés à cette célébration en fanfare du septième Art. Nous pensons notamment à « D’or et de palmes. Le Festival de Cannes » de Pierre Billard, critique à « L’Express » et historien du cinéma, édité chez Découverte Gallimard (1997). Le Festival y apparaît comme le miroir d’un écran où « le monde entier libère ses rêves et livre ses convulsions ». Il y a également « Si le Festival de Cannes m’était conté » d’Henri-Jean Servat, journaliste et écrivain, qui nous livre ici une très jolie collection de photos et d’impressions, basée notamment sur les archives de Paris Match, une histoire des fastes et des frasques, des provocations et des émotions, de la magie et de la frénésie de six décennies du Festival (Filipacchi. Match. 2007). Et puis, il y a aussi le livre de Frédéric Mitterand, chez Laffont, 2007, l’œuvre d’un amoureux du cinéma, d’un observateur au regard acéré et enjoué ; une histoire intime et savoureuse qui contraste avec les albums luxueux célébrant la grand messe annuelle et la légende dorée de la foire aux illusions. Et enfin, mentionnons encore « 100 photos du Festival de Cannes pour la liberté de la presse », ouvrage édité à l’occasion du soixantième anniversaire de la manifestation. Un numéro qui nous rappelle que Cannes et sa Croisette peuvent être aussi un lieu de résistance et de combat, un espace ouvert aux dissidents et aux indésirables de toutes les dictatures du monde, économiques ou politiques. Gilles Jacob, l’ancien président du Festival, rappelait que le Festival de Cannes est aussi un lieu d’expression unique et irremplaçable, pour faire entendre des voix menacées et inviter à l’ouverture. Mais pour atteindre cette fonction et ce « statut » du Festival, il fallut attendre que la sélection des films ne dépende que des organisateurs eux-mêmes et non plus de pays qui faisaient intervenir des pressions diplomatiques et des chantages pour retirer une œuvre de la sélection. Resnais et Tarkovski le savent, tout comme Rivette ou Buñuel, dont les films ont déclenché affaires et polémiques.

Quittons Cannes, mais pas le cinéma pour autant. Si la présence du cinéma belge au Festival fut plutôt discrète, réjouissons-nous de voir deux éditions DVD qui mettent à l’honneur notre cinéma. Nous pensons d’abord à « Art et Cinéma », un coffret édité par la Cinematek et consacré au documentaire sur l’art en Belgique. Concrètement, trois DVD avec des courts et moyens métrages de Dekeukeleire, Cauvin, Haesaerts, Storck, de Heusch, réalisés entre 1938 et 1990, soit quelque sept heures d’images qui nous remettent en mémoire, si nécessaire, l’importance de ce type de production tant par le patrimoine pictural (les frères Van Eyck, Rubens, Delvaux, Picasso, Magritte) qu’elle revisite, que par la volonté expérimentale dont elle témoigne. On ne peut d’ailleurs sous-estimer l’importance des écoles artistiques et sociales de notre documentaire dans l’élaboration du cinéma de fiction que nous connaissons aujourd’hui. Rigueur et engagement se trouvent réunis dans cette production « documentariste » qu’Henri Storck synthétise à merveille. Pour plus de détails sur ce coffret, on peut lire l’article que nous lui consacrons dans notre rubrique « Ouvrages récents ».

Dans le même esprit, applaudissons  la sortie de « L’homme de sable » de José-Luis Peñafuerte, un DVD édité par la Cinémathèque de la Fédération Wallonie-Bruxelles et consacré à Thierry Michel. Il rejoint ainsi Jaco Van Dormael et un autre Liégeois, Bouli Lanners, dans la collection « Cinéastes d’aujourd’hui ». Nous évoquions ci-dessus toute l’importance du documentaire pour notre cinéma. Thierry Michel en est, à nos yeux, une grande figure et, depuis plus de quarante ans, il se bat pour imposer son engagement humain, social et politique par toutes ses réalisations sans exception. Thierry est né en 1952 à Charleroi, dans une région, à l’époque, industrielle. Il fait ses études à l’IAD et passe à la RTBF où il réalise des reportages mais, très vite, vient au cinéma pour y pratiquer surtout le documentaire comme « Pays noir, pays rouge » (1975), « Chroniques des saisons d’acier » (1980), « Hiver 60 » (1982), s’attachant à décrire et analyser les luttes sociales dans sa région d’origine. Puis, ce sera « Gosses de Rio » (1990), un long métrage documentaire sur la Somalie et, depuis 1992, la fascination pour l’Afrique « Zaïre, le cycle du serpent », « Mobutu, roi du Zaïre », « Congo river » et, récemment, « L’affaire Chebeya » qui lui coûte son passeport… Thierry Michel décrit et dénonce, avec constance et obstination. Il témoigne des détresses et des révoltes, il interroge et questionne inlassablement. Nous pensons que le choix de José-Luis Peñafuerte est particulièrement heureux. Pour rappel, il est le réalisateur des « Chemins de la mémoire », ce « premier grand film sur les fosses de la guerre civile espagnole » (El País) et, dans son itinéraire, outre le fait que Peñafuerte a été l’élève de Michel, il y a pas mal de points de rencontre, que ce soit le concept du voyage ou celui de la persévérance dans le combat et la volonté de changement. On perçoit ici combien pénible pour Thierry doit être son exil cinématographique et on note aussi son obstination à laisser derrière lui des signes tangibles de sa lutte tant au plan humain que professionnel.

Enfin, pour clôturer ce Médiactu essentiellement cinématographique, saluons l’initiative de l’AJP et de son offre de formation permanente pour les journalistes. Dans « Journalistes » de mai, Amandine Degand introduit ainsi le propos : « Parce que si les journalistes doivent donner à penser, jouer un rôle de chien de garde de la démocratie tout en contribuant à éduquer et informer la société, peut-être faudrait-il qu’ils aient eux-mêmes, de temps en temps, une parenthèse pour apprendre, se perfectionner ou réinventer leur métier ». La parenthèse est en tout cas fort séduisante : des contenus en prise avec l’activité de la profession et des intervenants de qualité. Des « Usages journalistiques du smartphone et de la tablette » aux « Newsgames et narration interactive », des « Genre et diversité dans les médias » à « Réaliser un webdocumentaire », on voudrait bien pouvoir s’inscrire directement…

Mentionnons aussi un article particulièrement intéressant sur le « Crowdfunding », dont les mécanismes sont clairement expliqués par l’auteur, Jean-Pierre Borloo. Projet porté sur une plateforme web, demande de financement aux internautes intéressés, proposition de contrepartie. Une levée de fonds internationale, une diffusion qui l’est aussi… L’expérience d’Henri Verlaes pour son webdocumentaire « Génération Tahrir » est emblématique sur plus d’un point.

 

M.Cl.

   


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