MEDIACTU – Mars 2013

 

Autant l’actualité du mois de février était-elle cinématographique, autant notre actualité de mars est-elle orientée vers les médias dans leur globalité et vers la presse écrite et « On Line » en particulier. Après les Oscars, Césars et autres Magrittes, voici la nouvelle Marianne…

 « Marianne Belgique » naît donc sous le triple signe de l’impertinence, de l’intelligence et de l’irrévérence. Et avec ce leitmotiv que « le nouvel hebdomadaire n’est pas là pour plaire »…, ce qui laisserait entendre que les autres hebdos sont là, eux, pour plaire... à défaut d’informer. Le premier numéro est sorti le 9 mars et ne nous a pas vraiment enthousiasmé. Une parution tout à fait déséquilibrée par son pourcentage important de pages hexagonales et par une bonne dose d’incohérence dans les rubriques et la hiérarchisation de l’actualité. En d’autres termes, notre déception fut sérieuse...

Nous avons, néanmoins, acheté le deuxième numéro, en y constatant un certain progrès. La politique belgo-belge y est plus présente mais il subsiste encore, nous semble-t-il, pas mal de lacunes. Ainsi, la titraille de couverture : « Les experts. Savants, guignols ou imposteurs ? » nous laisse supposer que le rédactionnel va remettre chacun à sa place et ne distribuera pas que de bons points aux spécialistes qui squattent les plateaux TV à longueur d’émission ou de soirée. Désolé, mais il s’agissait simplement d’un effet d’annonce. Les économistes, politologues et financiers omniprésents dans nos médias s’appellent : Delwyt, De Calataÿ ou encore Davignon, Uyttendaele ou Verhofstadt, et ils se soumettent bien aimablement à des interviews, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles sont loin d’être irrévérencieuses. Et, en termes de conclusions, nous n’avons pas grand-chose à nous mettre sous la dent.

Mais ce qui nous interpelle également, c’est le peu de consistance accordée à des problématiques comme l’euthanasie des mineurs, la sécurité alimentaire ou la prescription de la rilatine pour les troubles d’attention ou l’hyperactivité de nos jeunes. En une bonne page on liquide la controverse, vite fait bien fait… C’est regrettable. Un magazine honnête et honnêtement documenté devrait pouvoir dépasser la surface des choses, confronter les points de vue et s’offrir le temps nécessaire pour jeter les bases d’une réflexion et pour mettre en perspective, ce genre de problématique sociétale. Les papiers consacrés à l’industrie française ou encore aux difficultés que justice  ou administration ont d’admettre leurs torts et leurs erreurs sont un peu plus consistants, mais très franco-français même si le lecteur peut toujours s’essayer à une ré-appropriation « nationale » de l’info. Indépendance… peut-être, encore que… Intelligence… soit, mais sans trop d’auto-satisfaction. Irrévérence… on pouvait espérer mieux.

Nous voulons aussi déplorer le « layout » de la revue. Une cacophonie de couleurs dans les titrailles, une multiplication de typographies sans qu’elle soit vraiment significative. Une impression de fragmentation, d’émiettement, qui rejaillit évidemment sur la cohérence du rédactionnel. Enfin, signalons la pauvreté et le manque d’originalité de l’illustration photographique, à un moment ou certains magazines veulent rendre à la photo de presse son statut et un sens à part entière. Mais, c’est un démarrage à saluer, une période de rodage aussi. Pour l’instant, en tout cas, « Le Vif », qui a acquis une belle maturité, n’a rien à craindre et c’est plutôt la ré-édition de la fable du pot de terre contre le pot de fer…

Nous avons salué une naissance, saluons aussi une re-naissance, celle d’ « Espace de Libertés », le magazine du Centre d’Action laïque. Une nouvelle formule, mais aussi une mue en profondeur. Avec une belle « profession de foi » dans l’édito : « La presse écrite ne peut plus rivaliser avec les médias instantanés en termes d’information « chaude ». Par contre, elle est irremplaçable dans le commentaire, le débat d’idées, les histoires à raconter, les interviews à bâtons rompus. Elle offre aussi de l’espace à l’image, l’image d’art, celle qui évoque plutôt que d’imposer, celle qui stimule l’imaginaire au lieu de l’écraser sous le poids de l’horreur ordinaire ». Belle entrée en matière. Décidément, le « Manifeste » de « XXI » commence à « faire des petits ». Au plan du contenu, un dossier : « Apprendre le sexe à l’école », et une série d’articles de qualité, dont « Twitter et la liberté d’expression ». On en redemande…

Et puis, sachez également que notre Médiathèque de la Communauté française effectue aussi sa grande mue. Non seulement elle s’appellera désormais « Point Culture », mais elle redéfinit ses missions, les orientant vers l’information, l’éducation et la médiation culturelle pour l’ensemble des disciplines, sans pour autant éliminer totalement le prêt des médias, qui avait été à la base de sa raison sociale depuis ses origines. Un beau défi à relever, un nouveau positionnement dont il importe de bien définir les contours en établissant les partenariats nécessaires afin de l’ancrer durablement dans le terreau culturel et social de chaque section. A la manœuvre, saluons la présence de Tony de Vuyst, nouveau directeur général, un ancien du CEM. Bravo !

Enfin, un grand artiste s’en est allé. Didier Comès, le créateur de « Silence », de « La Belette », d’ « Eva », a rejoint les étendues désertiques des Fagnes liégeoises, celles-là même qu’il a représentées avec tant de passion et d’intensité dans un univers graphique transformant la réalité en violentes oppositions de noir et de blanc. Un maître en rupture avec le reste de l’école belge de la BD, très proche en même temps d’un Pratt ou d’un Tardi. Un maître de la magie noire et blanche, du mystère, du rêve, de ce va-et-vient entre la vie et la mort. Un très grand Monsieur…

Terminons par un compte-rendu détaillé de cette journée de colloque consacrée à la presse quotidienne et ses profondes mutations. « La presse change… Enjeux et nouveaux défis pédagogiques ».

L’opération « Ouvrir mon quotidien » (OMQ) a dix ans… Un tel anniversaire se fête. Les partenaires d’OMQ ont donc décidé d’organiser un colloque sur les mutations récentes de la presse et sur les nouvelles stratégies à mettre en place à l’Ecole pour pouvoir faire face à ce bouleversement.

Les Journaux Francophones Belges (JFB) et l’Association des Journalistes Professionnels (AJP) sont en quelque sorte les chevilles ouvrières du projet et sont d’ailleurs subsidiés pour approvisionner les écoles fondamentales ou secondaires en abonnements gratuits et pour envoyer des journalistes en classe afin d’y informer les élèves sur le fonctionnement de la presse ou intervenir de manière plus ciblée sur une problématique journalistique. Dans leur action, ils sont bien évidemment secondés par les trois centres de ressources en éducation aux médias et encadrés par le CSEM. Des formations continuées à la lecture critique de la presse sont ainsi organisées chaque année et des outils didactiques sont régulièrement remis à niveau pour aider les enseignants dans leur tâche afin qu’OMQ puisse générer un maximum de profits pour des jeunes, qui sont en général en mal de presse écrite, et pour contribuer à ouvrir l’Ecole vers le monde extérieur et son actualité.

Cette journée de colloque commença donc très logiquement par un bilan à la fois quantitatif et (pour la première fois) qualitatif. Auparavant, Marianne Tilot, qui représentait la Ministre de l’Enseignement obligatoire Marie-Dominique Simonet, évoqua brièvement la transition numérique vécue par la presse et les nouvelles pratiques scolaires qui devraient en découler pour que nos élèves aient quelque chance de devenir des citoyens actifs et responsables, critiques et créatifs. On ne soulignera d’ailleurs jamais assez la relation étroite qui existe entre une démocratie réelle et une presse libre, autonome et consciente de ses devoirs d’information et de mise en perspective de cette info.

Quant au bilan, il nous paraît effectivement très positif en termes d’acquis, de compétences développées, de nouvelles opportunités et de nouveaux comportements mis en place. L’enquête laisse apparaître un intérêt soutenu de la part des enseignants du fondamental et du secondaire, où il y aurait quelque six cents professeurs relais. Si l’enseignement général est majoritaire, le taux de fidélité à l’opération reste important dans les autres types. Les mérites d’OMQ qui sont le plus souvent cités : favoriser la dynamique d’équipe dans l’école, travailler avec une plus grande ouverture sur l’environnement, développer des capacités de lecture spontanée, de compréhension, d’analyse et d’expression écrite. Mais le traitement de l’info, sa hiérarchisation et la comparaison entre sa prise en compte par différents organes de presse, sont également au cœur des pratiques de classe, tout comme les démarches communicationnelles auxquelles elles conduisent logiquement.

Dans la majorité des cas, OMQ est d’abord la découverte de la presse papier par les élèves, eux qui habituellement découvrent l’info devant leur petit écran de TV ou d’ordi. L’enseignant en profite pour essayer d’ailleurs d’organiser des recherches complémentaires et croisées sur plusieurs médias...

On s’aperçoit que les pages qui monopolisent l’attention des jeunes sont la Une, les grands titres et la rubrique sportive. Quant aux parents pauvres, ils s’appellent : statistiques et graphiques, enquêtes et analyses chiffrées, reportages et pages culturelles. Rien d’étonnant à ça. Il ne faut pas trop s’en émouvoir, mais essayer peut-être d’inverser progressivement les motivations de lecture et les priorités.

Pour ce qui touche à la consultation de la presse en ligne, elle ne semble pas encore intégrée dans les pratiques de classe ; par contre, la presse gratuite - même si elle continue à être mal considérée par les enseignants - gagne du terrain, devient complémentaire de la presse payante et est une belle incitation à continuer à s’informer.

Il y a aussi un passage, encore beaucoup trop timide à nos yeux, à la production d’articles par les élèves, soit dans le cadre de la pédagogie du projet ou de celui de la publication d’un journal de l’école, soit pour venir compléter une revue de presse ou une base de données.

Le rôle de « Journalistes en Classe » (JEC), cette initiative particulièrement heureuse de l’AJP, mérite qu’on s’y arrête quelques instants. Cent cinquante journalistes y participent et, à l’invitation des enseignants, vont dialoguer avec les élèves et les aider à mieux saisir les problématiques de la presse écrite, audiovisuelle ou en ligne. Pour les élèves, la visite d’un journaliste est très motivante et valorisante. C’est aussi pour eux une rencontre qui leur permet de mieux comprendre les contraintes du journalisme, de devenir ainsi un meilleur consommateur médiatique, de participer avec le journaliste invité à un débat argumenté et à une démarche d’analyse des mécanismes qui régissent l’univers de la presse d’info. Cinq cents classes sont ainsi visitées annuellement par JEC.

En bref, OMQ et les actions qui lui sont associées confirment l’occasion unique qui est ici proposée à l’Ecole, même si on a l’impression que celle-ci pourrait en tirer des profits beaucoup plus importants. Mais il faut bien admettre qu’ « on vient de loin ». Avec une activité aujourd’hui aussi banale que la lecture et l’exploitation pédagogique d’un journal en classe, les élèves peuvent désormais prendre l’habitude de s’informer et peut-être de découvrir le plaisir de lire. Dans cette perspective, OMQ est en tout cas un très bon déclencheur.

Le deuxième temps de la journée - et à nos yeux le plus intéressant - aborde les nouveaux défis de la presse. Trois professionnels participent à cette mise en perspective d’un nouveau journalisme.

Marc Vanesse a derrière lui une carrière très contrastée. Il fait des études de régent à l’école normale de la ville de Liège, une licence en infocom à l’université, passe au « Soir », où il couvre notamment le procès Agusta, avec beaucoup de maîtrise et une très belle volonté d’expliciter une info souvent complexe pour Monsieur tout-le-monde. Il est aujourd’hui chargé de cours à l’ULg et y donne notamment un cours de journalisme d’investigation.

Marc se remémore l’examen d’entrée qu’il a passé au « Soir » en 1989. C’était la préhistoire… Puis ce fut la découverte de l’ordi, l’apparition du GSM. A l’époque, les politiques n’avaient pas d’attachés de presse, il fallait donc négocier pour les rencontrer, les interviewer. Même parcours du combattant pour envoyer à la rédaction son « papier » et les illustrations. Puis, les groupes de presse et de communication ont commencé à s’imposer et, parallèlement, beaucoup de journaux ont disparu… « Le Peuple », « La Wallonie », « Le Monde du travail », « La Cité », etc. Le résultat de cette disparition des titres : une presse beaucoup moins différenciée et le triomphe du fameux « copier-coller ». Mais les fondamentaux subsistent : la recherche, le recoupement, le traitement. Alors, un appauvrissement certes, un journalisme plus uniforme, très fragmenté, mais aussi des progrès possibles avec le datajournalisme, qui permet de gagner du temps et, par conséquent, de consacrer ce temps à une mise en perspective toujours nécessaire. Une co-existence entre différents types de journalisme est toujours possible. Ce que propose le trimestriel « XXI » fait écho au journalisme pratiqué autrefois par un Albert Londres, mais est également conciliable avec un autre type de récolte de l’info et d’écriture. Une telle co-existence est précieuse.

Benoît Grévisse succède à Marc Vanesse et aborde le thème du journalisme en ligne et de ses publics. Benoît Grévisseest chargé de cours à l’UCL, dirige l’Observatoire du Récit Médiatique et est auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels notamment ce « Journalisme en ligne », qui réunit les contributions de spécialistes belges et étrangers de ce nouveau journalisme faisant désormais son nid au sein de chaque rédaction, (voir notre critique de ce travail très important dans notre rubrique « Ouvrages récents »). Benoît Grévisse évoque, d’entrée de jeu, un journalisme qui a acquis un rayonnement planétaire avec l’homme qui marche sur la lune, le Watergate ou la guerre du Vietnam ; mais le journalisme qui se pratique aujourd’hui est radicalement différent. Ce sont souvent des images d’amateur qui alimentent la couverture de l’évènement. Il y a toujours quelque part dans le monde quelqu'un qui saisit l’évènement et peut le donner à voir, à défaut de l’exploiter et de l’analyser. Cela implique une perte de pouvoir pour le journaliste de profession… Mais s’agit-il toujours d’une profession, ne serait-ce pas un statut, un savoir-faire, une expertise ? Le journalisme nous renvoie à des questions d’identité, à des règles, à des écoles, à un point de vue situé. Et c’est probablement ici que réside l’essentiel du bouleversement, plus que dans les innombrables applications numériques.

Benoît Grévisse serre cependant de très près l’informatisation qui fait son apparition dans les rédactions au début des années 70 et qui a acquis aujourd’hui une dimension essentielle. Cette informatisation va d’abord concerner la presse économique. Mais dès les années 90, elle s’installe dans toutes les matières. On perçoit bien, à ce moment, qu’on va devoir changer fondamentalement de comportement. C’est l’importance du portail, l’enrichissement de la presse grâce à l’exploitation des liens hypertexte. On assiste à l’énorme percée des Américains, puis c’est le coup d’arrêt et il faut attendre l’émergence du Web 2.0 pour que l’évolution devienne une révolution, pour que l’on commence à identifier, entre tradition et transition, la plus-value dans le flux de l’info et qu’on s’interroge sur l’éthique, avec des réflexions co-latérales sur la flexibilité, l’adaptabilité, la compression du temps, les interactions avec le public… C’est bien la fin de la « distinction » de Bourdieu. Sur les trois caractéristiques du journaliste : observer, interpréter, narrer, il y a maintenant toute une réflexion à développer ; les enjeux de cette réflexion consistent à aller vers une vérité formatée ou non, vers une vision du monde ouverte ou fermée, vers la pratique du storytelling ou vers un récit ouvert.

C’est Didier Hamman qui clôture cet échange de propos riches et nuancés. Hamman, pour rappel, est Directeur général et Rédacteur en chef du « Soir ». C’est donc le patron de presse qui parle ici… « Au-delà de la technologie, de nouveaux projets pédagogiques ? ».   En vingt ans, nous rappelle-t-il, les médias ont complètement explosé. Mais ce qui le frappe, au-delà de ces modifications technologiques importantes, c’est la difficulté, pour un journal à vocation sociétale comme le sien, de se positionner face au désintérêt des jeunes pour la presse. « Comment les médias peuvent-ils faire pour les attirer encore ? ». Il se dit à la recherche d’un nouveau modèle économique pour continuer à faire vivre un quotidien et une équipe de journalistes pris dans le tourbillon. Il multiplie donc les actions, les projets, les déclinaisons, les applications... Son propos est empreint de beaucoup de sincérité et d’un intérêt évident - voire d’une passion - pour les nouveaux défis qui s’accumulent sur une presse ayant par ailleurs fait son deuil des ressources publicitaires.

S’ensuit un débat… Le « Manifeste » du trimestriel « XXI » y est abordé. Pour rappel, il propose un nouveau journalisme retournant aux valeurs fondamentales. Il préconise, en effet, un retour du journaliste sur le terrain, une illustration de qualité, qui donne sens au rédactionnel ou est significative à elle seule, une volonté de renouer avec le lecteur, un travail qui s’octroie le temps nécessaire pour aller vers la « substance », un rejet de la publicité, dont Didier Hamman nous avouait qu’elle avait migré vers d’autres horizons. Bien sûr, c’est une proposition qui émane d’un trimestriel et n’est pas adaptable comme telle à la presse quotidienne. Est-ce à dire qu’elle n’y trouverait pas une once de pertinence ? Est-ce à dire qu’il faut mettre tous ses œufs dans le panier du numérique ? Est-ce à dire qu’une prise de recul ne serait pas préférable à une fuite en avant technologique ?

Il faut en tout cas, créer des espaces de réflexion et des débats comme celui-ci doivent permettre à chacun d’ajuster ses positions.

Cette seconde partie de matinée fut un moment privilégié pour le faire, avant de passer à l’exposé de Thierry de Smedt, professeur à l’UCL, qui envisage les enjeux éducatifs de la presse en ligne. Thierry se livre d’abord à un regard rétrospectif sur l’éducation aux médias qui doit, elle aussi, s’adapter aux mutations extrêmement rapides qui se bousculent dans tous les médias. Il nous rappelle que, dans les années 70, l’enseignant s’aperçoit que les médias sont là et qu’il devrait s’en occuper. Les plus motivés ou les plus conscients inventent donc des actions d’éducation aux médias, qui sont forcément éparses et ponctuelles, souvent condamnées à la disparition plutôt qu’à un développement cadré et programmé. Dans les années 80, on commence à échanger des expériences, à les comparer, à les analyser ; des groupes de réflexion se forment, on met en place des ébauches de modèles, des métamorphoses s’opèrent en fonction de l’évolution de l’équipement. A partir des années 90, le citoyen informé veut devenir un explorateur actif, il veut échapper au marketing, s’ouvrir aux images et aux sons, à leur analyse. Des chantiers internationaux sont lancés, les premières rencontres ont lieu. Chez nous, en 95, l’EAM est officiellement créée, l’institutionnalisation se définit en termes organisationnels. Le citoyen devient un acteur social, il « navigue », il partage… Les compétences de la litéracie médiatique contemporaine naissent et s’affirment. On tente de construire des portefeuilles de compétences, le principe étant que l’individu doit pouvoir évoluer de façon critique et créative, autonome et socialisée, dans son environnement médiatique en constante évolution. Des compétences « génériques » apparaissent, tous médias confondus, elles portent sur les objets médiatiques et sur des tâches à accomplir.

Les nouveaux médias impliquent des compétences qui sont inséparables des trois dimensions propres à ces médias. Ces dimensions sont : informationnelles, techniques et sociales. Quant aux tâches, on en dénombre quatre : lire (décoder, comprendre, évaluer), écrire (créer et diffuser sa production médiatique), naviguer (chercher, explorer) et organiser (mettre en œuvre des outils et catégoriser avec des critères permanents). Quatre tâches qui correspondent à deux rôles fondamentaux : recevoir et produire.

Les défis éducatifs ont été modifiés, ils consistent désormais à former des « navigateurs de données », des « citoyens journalistes », des « créateurs d’agence d’information ». On glisse ainsi des changements quantitatifs à des effets qualitatifs. Il faut aussi comprendre que cet esprit critique, que prône tout l’EAM, ne doit pas tant viser à voir si une information est « vraie », mais plutôt si elle est correctement « représentée ». L’esprit critique s’appliquera dorénavant à la pertinence des représentations proposées par le document médiatique. Et le journalisme doit permettre au public de naviguer dans les données pour qu’il puisse, à son tour, les (re)présenter. Les trois défis énumérés ci-dessus supposent donc que le citoyen devienne un producteur d’infos responsable, mais aussi qu’il « fasse agence », car le web est bien un lieu d’actualité et d’information. Il importe ainsi de « réinstaller un agenda » pour une éducation aux médias et ses nouvelles perspectives.

Une table ronde animée par Jean-François Dumont va ensuite s’attacher à dessiner une utilisation de la presse en classe en évoquant projets et actions concrètes. Les intervenants : un formateur de formateurs en département pédagogique de H.E. (Philippe Soutmans), une journaliste de la RTBF (Esméralda Labye), qui participe depuis plusieurs années aux actions JEC, un instituteur (Jean-Paul Vitry) et une enseignante d’histoire à l’athénée royal de Huy (Séghia Muselle). Un panel qui, par rapport aux défis et aux enjeux annoncés, reste un peu en retrait, il faut bien l’admettre. Oh, ce n’est pas faute de bonne volonté, d’imagination, de volonté de vaincre l’attentisme ou l’indifférence de l’institution scolaire. Mais il est bien vrai que la surcharge des programmes, la fragmentation des horaires, le manque cruel d’équipements, la grande faiblesse de la formation initiale des enseignants dans le domaine des nouveaux médias et de leur pédagogie, ne sont pas vraiment des adjuvants, et on arrête ici l’énumération pour éviter le découragement…

Comment, dès lors, articuler efficacement ce triangle élèves/prof./presse ? Soutmans imagine de mettre en place une navigation qui revisite l’info de manière permanente et la mette sans cesse en perspective, sans oublier les référentiels qu’il faudrait aussi adapter... en permanence également. Il veut réagir aussi en développant une diffusion interculturelle de l’info, il est vrai qu’il s’adresse à de futurs enseignants en sciences sociales. Il convient aussi d’affiner les grilles de lecture et d’organiser une logique systémique de la navigation. Des ambitions nécessaires certes qui impliquent que l’on arrive à secouer tous les cocotiers de l’Ecole. Vitry, pour sa part, met modestement en œuvre une diffusion de l’info pour ses élèves du fonda. Cette année, ils réalisent un JT sur le modèle de la pédagogie du projet en associant pôle ludique et pôle éducatif, en travaillant sur la formulation des questions pour les interviews. Toujours des questions ouvertes qui forcent l’interlocuteur à nuancer sa réponse et à donner l’information souhaitée. Pour mener à bien ses expériences, il bénéficie d’un encadrement différencié. Dans cette grisaille avec, ça et là, une éclaircie prometteuse, Labye qui visite les classes, fait état de questions plus précises posées par les élèves, d’un enseignant qui ne va pas lire son journal pendant le débat, mais a généralement bien cadré la venue de la journaliste. Ouf…merci pour eux !

Tanguy Roosen, Président du CSEM, fait une rapide synthèse en insistant sur la vocation sociétale de la presse, en invitant également à créer de nouveaux maillages entre partenaires réels ou potentiels.

Une journée où l’on peut mesurer l’importance des défis, mais aussi l’intérêt des enjeux pour notre mission éducative. Faut-il se laisser abattre, faut-il renoncer ? L’optimisme doit prévaloir envers et contre tout. Il y a cinquante ans, lorsqu’on essayait d’intégrer les médias classiques dans sa classe, on se trouvait en face de semblables défis. Dire qu’on a surmonté les obstacles, serait exagéré… mais « partout ça avance » comme disaient les instits du Nord Niger et du Nord Mali, quand mon collègue Marc allait filmer leur enseignement devant une cinquantaine de gosses « sages comme des images ». C’était en 2001… et les enfants n’arrêtaient pas de s’esclaffer en se reconnaissant sur le petit écran de contrôle…

 

M.Cl.

   


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