MEDIACTU – Février 2013 

 

Un mois traditionnellement placé sur le signe d’une intense activité cinématographique. A tout seigneur tout honneur, la cérémonie des Magrittes n’a pas manqué de défrayer la chronique culturelle. On a donc eu droit à une interview de Yolande Moreau, présidente du jury, après Jaco Van Dormael et Bertrand Tavernier, au sacre de Joachim Lafosse pour «A perdre la raison», au coup de gueule d’Olivier Gourmet qui regrette que ses compatriotes de Marche ou de Bastogne n’aient même pas pu le voir à l’écran pour sa prestation dans «L’exercice de l’Etat»,… On a eu droit en fait à beaucoup de colère, d’auto-satisfaction, de polémique des uns et des autres. Tout ceci devient un peu mesquin. Mais on a eu droit aussi aux doléances du Secrétaire général de la Fédération W.B. ou, à tout le moins, à son explication du peu d’engouement du public pour «son» cinéma belge francophone. «Un certain manque de fierté», une confusion avec le cinéma français, un manque de curiosité et de confiance en soi, mais aussi «Un gros déficit du côté de l’éducation». Et ici, on est en droit de se poser des questions au vu du nombre important d’opérateurs d’éducation au cinéma, de centres de ressources, cinémathèques (pour rappel, on en a même deux), médiathèques spécialisées et autres, au vu aussi du succès des formations continuées d’enseignants au cinéma, des outils disponibles, des animations dans les classes et des opérations de tous horizons. Cet ensemble riche, contrasté, diversifié, serait-il sans intérêt, obsolète, inefficace? Mais on pourrait aussi imaginer que la raison de la désaffection de notre public à l’égard de «son» cinéma réside dans un manque de politique d’éducation au cinéma, une politique qui aiderait à structurer ce qui existe, à y dégager des priorités, à y introduire des itinéraires d’apprentissage. Une vraie politique, quoi ! Mais pour cela, il y a des territoires qu’il faudrait mieux délimiter, des synergies à créer. Le texte fondateur du groupe de travail «Cinéma» du CSEM pourrait certainement être un point de départ à une réflexion constructive, que chacun des acteurs attend et souhaite de tous ses vœux depuis pas mal d’années.

Le Festival de Berlin a relancé l’intérêt des cinéphiles. La Berlinale en était à sa soixante-troisième édition. Quelque vingt mille professionnels sont au rendez-vous avec quatre cents films et l’une des manifestations les plus prestigieuses de l’année cinématographique, avec Cannes et Venise. Avec un jury présidé par Wong Kar Wai et une volonté de découvrir et mettre en évidence de nouveaux talents. Là devrait bien se situer l’objectif premier de ce genre de manifestation plutôt que de dérouler le tapis rouge aux noms déjà consacrés. Les films d’auteur avec un engagement politique y sont généralement bien accueillis et le palmarès 2013 ne vient pas démentir ce constat. C’est ainsi que l’Ours d’or du meilleur film a été décerné au réalisateur roumain Peter Netzar pour «Child’s pose», le portrait tragique d’une mère qui fait tout pour éviter la prison à son fils responsable d’un accident mortel. Pas de Gus Van Sant ou Steven Soderbergh au palmarès, mais une heureuse surprise, ou plutôt une confirmation, le prix du public attribué à «The broken circle breakdown» du Belge Félix Van Groeningen… Une critique internationale excellente, la vente du film dans une vingtaine de pays. Après «La Merditude des choses», on n’aura jamais autant parlé du cinéma flamand, une «success story» qui devrait «booster» le cinéma du sud du pays et, peut-être aussi, lui faire découvrir non pas nécessairement d’autres thématiques, mais une autre voie pour conquérir un public qui continue à bouder «ses» cinéastes. Il est, en tout cas, possible de préserver une identité forte, mais aussi de fasciner à la fois les jurys internationaux et l’ «audience» locale. On notera aussi l’hommage rendu par le Festival de Berlin au réalisateur français de documentaires Claude Lanzmann (90 ans) pour son monumental «Shoah» réalisé en 1985… un Ours d’Or d’honneur particulièrement emblématique.

Un mot du cinéma d’animation avec le Festival Anima. Un grand prix attribué au court métrage américain «Feral», un bel exemple de qualité graphique et de technique d’animation. Mais au-delà de cette récompense, il y en a une qui pour nous a toute sa valeur, c’est l’adhésion du public. « Ernest et Célestine » en donne une preuve évidente avec son million d’entrées, ce qui ne l’empêche pas, par ailleurs, de recevoir le César du meilleur film d’animation… Mentionnons aussi – car cela fait bien partie de la promotion du genre – que chaque année le Festival édite un DVD, qui est en quelque sorte le «best of» de la programmation de l’année précédente, une initiative qui n’ est probablement pas étrangère non plus à l’adhésion du public.

Et puis, il y eut cette 29ème édition du FIFA (le Festival International du Film d’Amour de Mons). Notons qu’à cette occasion les opérateurs d’éducation au cinéma représentés au sein du Conseil Supérieur d’Education aux Médias s’étaient déplacés en force pour recadrer leurs actions dans la dimension « Ecouter – Parler… avec le Cinéma » qui avait été proposée par l’Inspection aux enseignants du fondamental de la région. Pour une cinquantaine d’entre eux, présents à la séance, une belle découverte de l’éducation au et par le cinéma. Ils furent en plus récompensés par une abondante documentation sur les mérites pédagogiques du 7ème Art et, surtout, par une invitation à la projection en soirée d «Ernest et Célestine» de Renner, Patar et Aubier.

Faisons le grand saut de la cité du doudou à L.A. pour la cérémonie des Oscars. La récompense la plus prestigieuse a été attribuée au film de Ben Affleck «Argo», une évocation de la libération d’otages américains à Téhéran en 1979, un thème qui n’a pas trop perdu de son actualité… et puis il y eut (forcément) Daniel Day Lewis pour son interprétation de « Lincoln » et surtout Ang Lee pour «L’odyssée de Pi», une fable qui n’a pas manqué de séduire le jury mais aussi tous les spectateurs qui découvrent ici un univers magique par sa profondeur philosophique et l’audace de ses effets spéciaux. Un palmarès où ne furent oubliés ni Tarantino ni Haneke. Une heureuse sélection qui conforte des talents consacrés, et qui permet aussi de réfléchir au savant dosage que ce genre de manifestation implique.

Un point final à ce mois cinématographique qu’est février… Pas tout à fait, car il y eut aussi, dans un registre tout à fait différent, mais oh combien (plus) sympathique, l’édition d’un «Tout(e) Varda», un coffret de 22 DVD (tous les longs métrages, seize courts, des inédits et des archives) de cette petite femme merveilleuse qui a consacré une soixantaine d’années à façonner, à ciseler, une œuvre tout aussi sensible et exceptionnelle que son auteure. C’est elle qui nous fit découvrir autrefois la Nouvelle Vague avec «La pointe courte» (1954), cette histoire extrêmement nuancée et simple d’un homme et d’une femme qui sont sur le point de se séparer après quatre ans de vie commune, une quête incertaine de la vérité au travers de l’évocation très pudique d’une confrontation sentimentale. Une œuvre miraculeuse qui vient s’inscrire dans l’évocation toute aussi magique de ce petit bourg de pêcheurs près de Sète, nommé la Pointe Courte. Le début de la carrière cinématographique de Varda, le début d’une grande passion pour le cinéma… Désolé d’avoir été aussi prolixe, mais il faut voir ce film «libre et pur», comme l’appelait André Bazin... Il faut aussi voir tout ce que la compagne de Jacques Demy a pu réaliser par la suite, de « Cléo de 5 à 7 » à ses installations vidéo, à ses portraits, à toutes ses « petites images », qu’elle affectionne et qui nous fascinent tant. La Cinematek lui rendait hommage à Flagey et à Bozar. L’Université de Liège, il y a peu de temps, lui avait décerné le titre de Docteure Honoris Causa lors d’une séance académique toute aussi magique…

Mais revenons à des choses «plus sérieuses», sans toutefois quitter le cinéma : la présentation du dossier pédagogique sur le Congo. La colonisation du Congo par la Belgique a été, de tout temps, un dossier particulièrement sensible et nous en vivons toujours les retombées indirectes aujourd’hui. C’est une question très controversée, à la fois dans les faits qui l’ont marquée que dans les comportements des acteurs politiques ou civils qui y ont été associés. Du point de vue pédagogique, les ressources étaient jusqu’à présent plutôt rares et très connotées, or le sujet est pluridisciplinaire, il concerne tout autant les cours d’histoire et de sciences sociales que ceux de géographie humaine ou morale. Saluons donc cette initiative d’un «kit pédagogique pour décoder en classe les discours sur la colonisation du Congo». La Ministre Simonet, qui est à l’origine de l’initiative mise en œuvre par l’a.s.b.l. Culturea, dont font partie les auteurs du documentaire et par la cellule «Démocratie ou barbarie» insiste sur la nécessité d’un «questionnement critique par rapport aux phénomènes de la colonisation, de l’indépendance, des relations entre pays industrialisés et en voie de développement». Dans la mesure où nos écoles sont de plus en plus multiculturelles, ces thématiques concernent beaucoup de jeunes qui veulent comprendre et mettre en perspective des discours qui ont trop souvent été simplistes. Il importe de les déconstruire et d’analyser notamment tous les stéréotypes, clichés et autres préjugés que ces discours peuvent véhiculer. Ainsi les deux DVD, qui regroupent un ensemble d’images d’archives, apparaissent-ils comme un outil privilégié pour cette analyse de stéréotypes sociaux et ethniques, mais aussi pour une analyse du récit filmique et une réflexion sur le documentaire, sur son langage visuel et sonore, sur ses objectifs avoués ou inavoués... On l’aura deviné, il s’agit, ici aussi, de quelques belles «leçons» d’éducation aux médias et d’un premier apprentissage du langage cinématographique. Un bénéfice pluriel pour tous les membres de la communauté éducative.

Clôturons ce médiactu abondant d’un mois cependant très court en saluant un autre anniversaire d’un autre média culturellement ((presqu’) aussi important que le cinéma : le livre de poche. C’est en février 1953 qu’Henri Filipacchi lançait le premier «poche» francophone, un petit format démocratique qui allait révolutionner le monde de l’édition en langue française. Rappelons, en effet, que le format avait été inventé par la maison anglaise Penguin Books en 1930 et que les GI’s américains en avaient dans les poches de leur parka à la bataille des Ardennes (le format ici était encore un peu plus réduit, mais il diffusait déjà les premières nouvelles d’Hemingway). Un format mythique donc, en papier comme en numérique, un média à part entière, qui à l’origine pouvait paraître suspect, réducteur, alors qu’il allait contribuer à rendre accessible des trésors culturels aussi variés que «Le grand Meaulnes» (5.000.000 d’exemplaires vendus), «Le journal d’Anne Franck», «Le Silence de la mer» ou «Germinal». Les concurrents du Livre de poche sont nombreux, J’ai lu, Folio, 10/18, et aujourd’hui la liseuse, mais le principe est toujours le même… «Une version sympathique de la littérature» (Amélie Nothomb), «un vrai compagnon de voyage» (Erik Orsenna).

  

M.Cl.

   


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